La poésie de la pisse et du sperme : interview de Marc Martin

"Fenster zum Klo", l'hommage de Marc Martin à la subculture des tasses (Klappensex), a été l'un des plus grands succès du Schwules Museum. Rarement une exposition n’avait eu un tel écho dans les médias et fait l’unanimité dans la communauté. L’exposition de l’artiste et photographe Marc Martin sera même prolongée jusqu’au 19 février. En marge de ce flamboyant succès, une critique au sein même de la direction du Musée a fait polémique. Rencontre exclusive avec SIEGESSÄULE : Marc Martin fait le point.

Marc, "Fenster zum Klo" est l'une des expositions les plus réussies que l'on ait jamais vue au Scwhules Museum. Comment expliques-tu une telle réussite ?
Ce sujet m’inspire depuis longtemps. J’ai montré tout ce que les pissotières pouvaient cacher. Aucune lumière optimiste n’avait jamais été faite sur l’importance que ces espaces publics avaient eue dans notre communauté et dans la société en général. Eriger les pissotières au musée est une première mondiale. C’est un acte fort. Elle est là ma victoire ! Et aussi dans les yeux des visiteurs qui sortent de l’exposition. Si j’ai amené au Schwules Museum une population plus diversifiée que d’ordinaire, alors tant mieux. Je me suis appuyé sur les faits historiques mais je ne voulais pas d’une exposition académique. En redonnant chair à ces tranches de vie souterraines, il ne fallait pas non plus tomber dans la nostalgie. La nostalgie, comme refuge, est dangereuse. J’ai donc cherché à ce que mon travail soit encré dans notre époque, d’où la partie contemporaine avec mes photos explicites, entre poésie et pornographie. J’espère avoir rendu la dimension affective que ces chiottes ont laissée dans la mémoire des anciens, en donnant aussi des éléments de réponses aux plus jeunes qui s’interrogent sur ce monde disparu. Ils n’en connaissent rien aujourd’hui. Tout au moins, dans nos pays occidentaux. Qu’en est-il du rôle des pissotières dans des pays où l’homosexualité est toujours interdite ? Je ne sais pas.

Pour cette exposition, tu as rencontré beaucoup de gens à propos de leurs expériences des tasses pour cette exposition. Quelles sont les grandes idées qui se sont détachées ces discussions ?
Les pissotières, malgré leur mauvaise réputation, abritaient dans la ville une sacrée liberté. Elles voyaient les classes sociales s’estomper, les différentes cultures se mélanger. Quoi qu’on en pense, ces endroits de passage, aussi sales soient-ils, avaient une vocation à rassembler… On était dans l’intime, dans l’échange, dans la quête, et pas dans la haine… Piotr Nathan l’explique très bien dans son entretien. Rudi Bleys, lui, a très décrit très bien le langage du corps dans la drague anonyme à l’urinoir : il ne fallait pas engager de conversation pour entrer en contact avec autrui. Pour l’adolescent timide qu’il était, ce moyen de rencontre l’a délivré de ses complexes. Voilà un aspect positif et inattendu dans ce genre de rencontre sexuelle, n’est-ce pas ? Il en est de même pour Florian Hetz qui a appris à lâcher prise avec son corps, étape par étape, grâce aux glory holes dans les toilettes publiques. Les témoignages personnels de tous ces gens, artistes ou anonymes, ont été les murs porteurs de mon projet. Je leur suis très reconnaissant. Leurs entretiens sont retranscris en intégralité dans le catalogue de l’exposition.

L’exposition a reçu un écho immense dans la presse, bien au-delà de la sphère homosexuelle. Des institutions publiques comme BVG  WALL, partenaires de ton exposition, t’ont donné accès à d’anciennes toilettes pour réaliser tes séances photos. Comment expliques-tu cette collaboration ?
L’accueil médiatique est inespéré. Le feu d’artifice a commencé avec votre couverture « Klappe Zu » en novembre. Merci à toi Jan pour ce choix et à Dirk Ludigs pour sa plume. Vous avez ouvert le bal médiatique en beauté. On a parlé de l’exposition dans les Balkans, au Canada et même au Japon. Le bouquet final, évidemment c’est cette campagne d’affichage  incroyable dans le U-Bahn! Les « Klappen » avaient cette particularité d’être une passerelle entre les mondes mais je ne m’attendais pas à une telle bienveillance de la part d’institutions publiques ici. Erik Kenny, qui a réalisé la topographie des tasses à Berlin, a travaillé avec les archives de WALL AG, en charge de l’entretien de toutes ces toilettes publiques à l’époque. Sa carte rend compte de l’importance que la ville consacrait à ces espaces « de convivialité »... Quant à redescendre dans ces anciennes toilettes de la BVG pour y faire mes shootings, quelle aubaine ! Quelle émotion aussi : ces endroits fermés au public depuis plus de 25 ans avaient encore leurs graffiti d’époque sur le carrelage, des rendez-vous laissés sur les portes des cabines, comme autant de traces de la vie des gens. Ils datent des années 80, 90. Certains n’y verront qu’un caractère obscène et bestial de l’homosexualité, d’autres du simple vandalisme dans l’espace public. Moi j’y vois au contraire des élans de désir, des appels à l’autre. Ils m’ont replongé à une époque où internet n’existait pas, à une époque où le sida allait décimer notre communauté. Il se dégage une certaine poésie de ces portes pleines de traces de pisse et sperme séché, de ratures et de dessins grossiers. La BVG a aussitôt accepté qu’on déloge ces portes pour en faire des installations au Musée. Elles y avaient leur place. Elles ont rejoint celles du Schwules Museum et on a recrée des cabines avec ces authentiques portes de toilettes ; des cabines percées elles aussi de glory-holes. Ce sont en quelque sorte les petits cabinets de curiosité de l’expo.

Une de tes préoccupation était de sortir ces lieux de leur image sale et sordide et de leur rendre la place appropriée dans l'histoire gay. As-tu réussi ton pari ?
Que ce soit un musée LGBTQ qui amorce mon projet sur les pissotières est d’autant plus symbolique que cette subculture a longtemps été synonyme de honte, au sein même de la communauté homosexuelle. Que ce soit ici à Berlin, au Schwules Museum, j’en suis fier, oui. N’est-il pas le premier musée gay de l’histoire à avoir ouvert ses portes en 1985 ? Berlin est une ville vraiment extraordinaire, notamment pour son ouverture d’esprit. J’y ai rencontré des gens formidables. J’en profite pour saluer l’équipe du Musée. Quel luxe aujourd’hui de pouvoir travailler sans censure, sans garde-fou. Heiner Schulze, le chef du projet, connaissait mon travail de  photographe mais ne connaissait pas la culture des tasses. Normal, il est le plus jeune du comité. Alors, il m’a entièrement fait confiance. J’ai eu carte blanche dès le premier jour. Cette liberté de création est une des clefs de notre succès. Je dis notre succès parce qu’il s’agit vraiment d’un travail d’équipe. L’architecte Ewald Kentgens, Janis Huyghe à la lumière, Kristine Schmidt et Wolfgang Cortjaens aux archives, tous m’ont fait confiance dès le départ avec ce projet improbable. Ils ont même apporté leur petite touche ici et là. J’en profite aussi pour saluer le travail des bénévoles au Schwules Museum : des spécialistes et des passionnés. Je pense à Heiko Pollmeir et Volker Woltersdorff. Je leur dois beaucoup. Ce beau catalogue, cette exposition en trilingue, c’est grâce à eux. Leur dévouement était héroïque ;  activiste même, n’ayons pas peur des mots ! « Fenster zum Klo » a été un accouchement collectif.

Cependant Birgit Bosold, directrice du Schwules Museum, a critiqué l’exposition. Elle a déclaré que « Fenster zum Klo » manquait de sens critique et célébrait l'hégémonie gay - dans la communauté LGBTI. Quelle est ton opinion à ce sujet ?
Madame Bosold peut bien penser et dire ce qu’elle veut. Je n’ai fait aucun commentaire en public sur sa déclaration et je n’en ferai pas. Pourtant, c’est clair, ses critiques m’ont fait du mal. Parce que c’est une femme que j’apprécie et que je respecte pour son combat. Habituellement, je partage son point de vue, notamment sur le manque de « visibilité lesbienne. Mais là je n’ai pas saisi le sens de cette offensive. Encore moins dans une newsletter, supposer promouvoir le programme du musée dans toute sa diversité. J’ai été malheureux de constater à quel point ses propos avaient monté les uns contre les autres, au sein même de la communauté. En tant qu’artiste, ma démarche est de rassembler : c’est un vrai positionnement de ma part que de mettre la culture de l’ombre dans la lumière. Pour moi, le combat est à faire en dehors de notre cercle. C’est ensemble qu’on sera plus fort. Et je veux croire que c’est possible. Aujourd’hui, je ne voudrais pas qu’on instrumentalise le succès de mon exposition pour quoi que ce soit de politique. De même, je trouverais mal honnête qu’on dénigre mon travail et minimise l’impact que « Fenster zum Klo » a eu sur le public sous prétexte que cette expo ne corresponde pas à l’actuelle ligne éditoriale du Schwules Museum. Je leur souhaite une belle année de la femme, productive, créative et lumineuse. Le sujet s’y prête amplement.

Est-ce que ton exposition va voyager ?
J’ai Paris dans ma ligne de mire. Mais il n’y a pas de musée LGBTIQ pour abriter un tel sujet là-bas. Je travaille avec des gens à la Mairie de Paris qui ont envie de le faire, il faut maintenant trouver le bon endroit. J’ai déjà annoncé au Schwules Museum que j’aimerai, en guise d’exportation de la langue allemande, emmener leurs portes remplies de graffiti à l’étranger. Et là j’ai appris que Birgit Bosold œuvrait déjà pour que mon exposition voyage outre-Atlantique. Birgit Bosold a peut-être une grande gueule mais c’est aussi une femme de parole. J’ai confiance, mes Klappen sont sur de bons rails pour faire le tour du monde.


Siegessäule, 1er février 2018, Jan Noll
Marc Martin, 2017 © Raphaël Lucas