Par CHRISTOPHE MARTET | YAGG  | 1er décembre 2015

Mises en scène ou instants saisis à la volée, les photographies de Marc Martin pour cette exposition présentent des hommes au travail ou dans des situations fantasmées. Comme il l'explique dans l'interview qu'il nous a accordée, Marc Martin veut bousculer les frontières entre le beau et le laid ; entre le bon et le mauvais goût. Il y a aussi un parfum de nostalgie dans ces clichés d'hommes au travail, tant les tâches manuelles ont laissé place au travail de bureau dans des open spaces aseptisés. Dans l'oeuvre de Marc Martin, la nature, la saleté, la boue, qui forment l'univers de ces hommes, qu'ils soient paysan, manuel, ouvrier, sont autant de catalyseurs de désirs et de fantasmes. Un travail troublant à découvrir.

Marc Martin, pourriez-vous vous présenter ?
J'ai toujours aimé la photo, les images en général... Enfant déjà je cherchais à saisir les instants avec le pola de mon père. Arrive ensuite le plaisir du développement, de la cave et de la chambre noire, premiers instants ou se révèle la récolte, odeurs acides, intimité aussi dans ce lieu sombre, propice, ou l'esprit peut vagabonder des clichés aux histoires qu'ils tissent.

«Dur labeur» est votre nouvelle exposition. Comment vous en est venu l'idée?
J'ai toujours eu la passion - et des pulsions - pour les instants furtifs, les lieux cachés... Les endroits glauques et les odeurs fortes. Les toilettes publiques, les usines désaffectées... L'exemple du vestiaire collectif est parlant: lieu de passage intensif, sexué, malodorant, rudimentaire. Il symbolise pour moi la passerelle entre deux univers qui se chevauchent quotidiennement. Il concrétise dans mon imaginaire érotique la clef d’un passage secret, extrêmement masculin. Le fait, précisément, que ces hommes-là, à ce moment-là, dans ce lieu-là, n’aient pas l’intention d’être «en mode séduction», offre à mon approche une palette multipliée de possibles fantasmés ; de situations furtives, donc précieuses à capturer. Comme une balade en fraude dans un monde interdit.

Comment avez-vous choisi vos modèles?
Les modèles n'en sont pas tous, étrangement. C'est souvent la situation qui fait la photo, le hasard des rencontres, des lieux aussi... Le mélange entre scènes construites et clichés spontanés sème le doute entre les authentiques ouvriers dans leurs fonctions et les fétichistes dans leurs fictions, plus vrais que nature... Se côtoient donc des acteurs pornos, des figures de la mode et de parfaits anonymes. Par exemple, Arthur Gillet, le célèbre performeur à la barbe frisotante, se montre très convaincant en ouvrier crado dans mes photos. Il a endossé le rôle du prolétaire aussi spontanément qu'il enfile ses chaussettes. Il sortait pourtant d'un shooting hyper fashion. La part ludique –et lubrique– qui sommeille en lui a révélé sa posture. Notre complicité virile est née après la séance ; mais pas avant. J'ai besoin de ne pas trop en savoir sur le modèle pour l'emmener dans mon imaginaire. C'est assez curieux. J'aime les photos volées pour leur histoire à inventer

Que voulez-vous montrer en particulier avec ces photos?
Je voudrais bousculer les frontières entre le beau et le laid ; entre le bon et le mauvais goût. Lutter contre la dictature esthétique de l'homme parfait. Mes photos ne montrent pas tous les possibles masculins. Elles n'ont pas cette prétention, et encore moins cette vocation. En revanche dans mon travail, ce n'est pas le sexe qui représente l'homme. J'ouvre mon livre par ces mots : «Arborer fièrement un pénis en érection ne suffit pas à se définir en homme. Pas plus qu’un sexe au repos ne libère une situation de son caractère pornographique.» J'aime jouer avec ces codes-là. Homme à la tâche, a priori, n’est pas en posture de séduction. Sa mission n’est pas de séduire mais bien d’accomplir. Pourtant, dans son bleu de travail, l’ouvrier symbolise l’homme actif dans toute sa splendeur. La sueur à l’ouvrage, la main à la pâte... sont autant de pulsions suscitées à ses dépens. Ses mains rugueuses et sales me parlent plus pour décrire un homme que de montrer son sexe à l'air (ou le sexe en l'air [sourire]) «Il a existé peut-être une époque durant laquelle les mâles étaient fiers de se salir au travail» Cette phrase d'Agnès Giard à Libération, pour décrire mon obsession à mettre en lumière ces hommes aux mains sales, me fait beaucoup réfléchir... Elle donnera sans doute une clef à ma quête nostalgique et désuète du labeur. A mon rapport à l'érotisme, à la virilité aussi.

A la galerie Au Bonheur du jour, vos photographies vont côtoyer des tableaux ou des photos plus anciennes. Qu'attendez-vous de ce "mélange"?
Dès le départ, l'idée d'exposer chez Nicole Canet, était de marier mes photos contemporaines avec une sélection d'oeuvres qu'elle aurait choisi parmi son trésor d'archives, sur le thème du labeur. Ce mélange a permis de mettre en évidence des récurrences dans les accessoires, dans les motifs, dans les postures - érotiques ou suggestives. Nicole et moi, aimons les hommes, la vue de ces corps, équipés pour la tache, souriants, figés, crispés quelquefois dans l'effort. A l'occasion de cet exercice, j'ai pris conscience d'appartenir à une longue lignée de passeur d'images, qui tous ont cherché à saisir la noblesse de la tâche et de ceux qui l'accomplissent, à transmettre l'émoi que ce mélange de dureté et de sensibilité provoque chez certains d'entre nous, que ce soit par la photo, le dessin, la peinture ou les films. J'ai la chance, moi, de pouvoir affirmer ce que je suis, sans me cacher. Et j'ai la chance, aussi, de pouvoir demander sans ambiguïté, à ceux qui se livrent à mon univers, de poser ou d'être, pour le plaisir de ceux, et celles, qui aiment les hommes. Cette chance est un luxe que j'aime défendre.


Je vous ai proposé de commenter une photo. Pourquoi l'avez-vous choisie, comment elle a été prise, qu'est-ce qu'elle évoque pour vous?
Cette photo illustre bien ma démarche, mon univers : Jens est depuis quelques jours ouvrier agricole, c'est au début de l'été, dans une ferme quelque part au nord de Berlin. Une porcherie, des vaches dans les prés. Jens découvre les bouses au quotidien, et l'amplitude des journées à la ferme. Les propriétaires sont des amis, de ces citadins qui rêvent d'autre chose. Ils ont embauché Jens, pour les aider. Jens est heureux ici, il aime la bouse, il aime ce contact au vivant, il aime l'aurore, il aime la simplicité. Jens est immédiat, fatigué, fièrement bottes en avant, très joueur aussi. Il sent l'excitation de sa posture, de la nonchalance de ses muscles détendus. Jens est félin, prend le soleil, et attend....